Précis d’une journée ordinaire
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Je dors.
07:07.
Je me lève. J’ouvre les volets. Des gens se trament déjà habillés dans la rue. Direction les toilettes, je pisse. Le dressing, car 4 minutes plus tard, je me pèse. La salle de bain : je me lave les mains, je me brosse les dents, je me lave le visage et la nuque. Je me rase (toujours se raser AVANT manger et APRÈS qu’elle ne ressemble plus à du kevlar). Je me douche. Je me rince, me coiffe, m’habille, me chausse, petit-déjeune, écoute France Info et Poincarré. Il est parfois un peu tranchant, un peu méchant, mais une vraie voix de journaliste radio. Les volets du séjour sont ouverts. J’enfile une écharpe, mon imper. Je chope les clés de la voiture, les clés du bureau, les clés du garage, les clés de l’appartement. Manque plus que celle d’une bonne journée. J’emprunte mon ascenceur privatif, descend de mon hôtel particulier, file sans regarder la boîte aux lettres. Les mauvaises nouvelles, c’est pour ce soir. Je suis en centre-ville et marche 5 minutes pour me rendre au garage. Un coup de passe magnétique, un deuxième puis un troisième. Je déverrouille mon 4 roues, recule puis avance, bipe une 4e fois et je m’engouffre dans la jungle de l’asphalte. À gauche, puis à droite au feu, puis encore à droite au feu, puis encore à droite au rond-point, puis encore ça tourne encore à droite. J’en ai le tournis. Ouf, nouveau feu tricolore, il m’offre un peu de réconfort : à gauche toute. Deux stations services, le réservoir est plein. Deux ronds points pour m’offrir une allée autoroutière. 40km de Poincarré, Duchemin et Fauvelle. Abiker aussi, même s’il ne manque pas d’énergie. Cette route est somptueuse. Elle est fluide, le paysage provençale ravissant : une vue imprenable sur la Sainte Victoire. sur la Sainte Baume. Sur les reliefs entourant Aubagne. Puis Marseille, je déchante. 90km/h, 120km/h, 130km/h, 130,99km/h, 110, 90, 70, 50km/h. Les barrières se lèvent, faut montrer pates blanches, le parking est plein à craquer. Pas de chance pour celles et ceux qui doivent jouer des coudes. Passe magnétique toujours en main (mais pas le même), une large porte s’ouvre vers un très convoité parking souterrain. Place à mon nom, je ne me crois pas plus important que cela. C’est juste très pratique. Je remonte à la surface. On me capte, me propose un café. Je me réfugie dans mon bureau après avoir récupéré le courrier. Puis j’allume la clim’ réversible, j’enlève mon imper mais pas encore mon écharpe. Mon mac m’attend, je l’allume et il me questionne : login/mot de passe. C’est moi crétin, lui dis-je ! Il attend tout de même que je le caresse de mes dix doigts. Macounet sort de son coma et me livre mes emails : autant les pros que les persos. Merde, il est déjà 12h. Promis, je partirai tôt. Puis 13h, puis 15h, puis 17h, je partirai tôt ! puis 18h, puis 19h… il y a des attentats par email, par téléphone, des rendez-vous, des déplacements, des courriers à signer, des notes à (faire) rédiger, des notes à corriger, des fichiers xls à faire tout seul, des flatteries et des reproches à prononcer, des idées qui s’embrouillent et d’autres qui sont claires. Des livres à parcourir, des pages à arracher, des textes à frapper, d’autres à relire, des mises en page foireuses, une traduction mal fichue. Il y aussi des programmes à mettre en place, à organiser, à penser, à revoir, à financer, à rejeter. Il y a des courtisans à brûler, des faux-culs à ignorer et des amis à trouver.
19h15.
On éteint l’ordi, la clim, la lumière, on a écrit un texte sur son blog, content, on file vers sa voiture.
19h30.
Descente au sous-sol, les clignotants rappellent l’ouverture des portières. J’avance, slalome, bipe. Je suis libéré. 20, 0, 15, 40, 50, 70, 90, 110, 129,99km/h. Cette fois-ci, c’est radionova qui m’accompagne en chantant. J’ai shazam en main au cas où elle passerait une nouveauté, mais j’avoue qu’elle est un peu à la traîne en ce moment. Canal+ aussi et le grand journal. Vampire Weekend. Mais ça fait des mois que ça passe en boucle chez moi. Fallait me le demander s’ils cherchaient de la vraie musique. J’oubliais. 3,50 euros aller. 3,50 euros retour. Le prix pour éviter les bouchons et vivre ailleurs qu’à Marseille. Une ville sympathique, mais sans les Marseillais.
20h15.
à droite, encore à droite, à gauche au rond-point, tout droit. à droite, puis ça tourne légèrement à gauche, puis franchement à gauche : je suis au parking. 5 minutes d’une petite ballade aixoise. Arrivé face à mon immeuble : je bipe une première fois, puis une deuxième, puis encore dans l’ascenceur. J’enfonce la clé pour pénétrer dans mon appart. Je jette écharpe et imper sur mon fauteuil Christophe Delcourt. Direction les toilettes, puis la salle de bain, une douche. Je me fais beau pour dîner tout seul. La télé revit, branchée sur la belle Élise Chassaing. Un verre du jus d’orange Andros, mon MacBookPro prêt à l’emploi : twitr montre toi ! Je mange, mate un film pendant que je tweete. Ma promesse du matin *me coucher tôt* ne tiendra pas une fois de plus. Mon séjour s’engouffre dans le noir, moi aussi mais sous la couette, mon mac prenant toute la place dans ce foutu lit trop grand quand on est seul.
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Je dors.
Tu ne tromperas point ! (même en politique)
Pas un seul instant à perdre. Ma journée est chargée, impossible de se garer à aucun endroit de mes rendez-vous, il fait chaud et mon costume se la joue comme ceux des touaregs. Encore quelques mètres à faire avant d’arriver à la Mairie. La politique, je ne m’y suis jamais véritablement vu : serrer des mains, se rendre dans des collectifs avec trois ploucs, assister à des réunions de quartier pour les entendre pestiférer sur les « sauterelles ». Même à gauche le racisme existe, mais je suis obligé de serrer les dents et dire Amen à ces électeurs dont je ne suis même pas sur qu’ils voteront pour moi.
Bref, aujourd’hui, conseil municipal : même baratin, même cirque, même perte de temps, mais les journalistes seront là. Il faut se faire voir. Se faire voir pour que l’on me repère dans la rue et dans les urnes.
J’entre dans le hall de l’Hôtel de Ville, des administrés veulent me serrer la main. Je sue, ma serviette glisse, les dossiers s’échappent, mon portable sonne et on veut me serrer la main. C’est peut-être une forme de promotion sociale pour celles et ceux qui me touchent, une sorte de divinité qui en les effleurant leur rend la vie moins dure. C’est un peu ça la politique tout de même, et c’est bien pour cette raison que je me suis engagé.
Je prends l’ascenseur pour me rendre dans mon bureau. Une fois à l’intérieur, je laisse tout tomber. Ma respiration reprend une fréquence normale sans que mon pouls en fasse autant… pourtant j’étais à des années lumières de penser que cette journée serait aussi sportive. Avant d’arrivé au septième ciel, le « sans-efforceur » fait une halte au 4e, ouvre ses portes mécaniques et laisse entrer, non pas une femme, mais LA femme. Ce cliché me vaut toutes les peines du monde à détourner mon regard de ses jambes, de ses fesses, de ses cambrures, de ses cheveux, de ses mains.
- Monsieur, dit-elle. Monsieur… Monsieur !
Seul le lecteur sait qu’elle m’appelle. Or, je suis comme un sportif de haut niveau enfermé dans son effort incapable d’entendre les hurlements et les encouragements de ses supporters.
- Monsieur ! dit-elle.
Je me réveille avec fracas.
- Oui, dis-je.
- Vous avez fait tomber vos affaires. Voulez-vous que je vous aide à les ramasser ?
- Non, vous êtes gentille.
Alors que je m’apprêtais à reprendre en main mes haltères municipaux, elle se précipite pour m’aider malgré mon refus.
- Merci, lui dis-je. Je peux à mon tour vous aider. A quel étage allez-vous ?
- Le 7e.
Quel coïncidence. Elle m’accompagnera jusqu’à mon bureau, me dira qu’elle a rendez-vous avec moi. Sans tarder je lui ouvre ma porte, je la referme aussitôt. Je sais qu’elle est faite pour moi. De toute façon, le sexe va avec la politique. Quelle contrainte !
- Bonjour Monsieur, vous connaissez l’article 242 du code civile ?
- Non mais rapprochez-vous pour que l’on en parle.
- Je suis le conseil de votre Épouse. Elle demande le divorce… pour faute.
Théorie de la sincérité
Ce n’est pas l’endroit le plus calme. C’est certainement le lieu le plus expérimental. Une cour est improvisée au parc Monceau à l’heure du déjeuner par une école primaire privée. Les surveillants délimitent l’espace de jeux où de jeunes enfants perturbent de drôles et de courageux pigeons. De nombreux jeux sont créés et joués hiérarchisant la notoriété des élèves. 007. On charge et recharge les doigts sur la tempe. Un instant de réflexion par tapement de mains. Trois fois. Ils décident alors de tirer ou de se protéger. L’enjeux : tirer pendant que l’adversaire recharge. A une vitesse folle, les enfants se prêtent à ces règlements de compte blancs prouvant leur force et leur importance.
Laura est arrivée depuis un long moment. Elle est assise. Il fait beau. Il y a du monde dans le parc. Tous souhaitent profiter de cet espace naturel en plein Paris. Les enfants rappellent leur présence. Elle est assise sur ce fameux banc, mains sur les genoux, la tête baissée, elle paraît vouloir se faire discrète. Ceci dit, elle n’est pas encore au courant de l’incident de Chloé.
Son téléphone sonne, mais elle ne répond pas. Une fois qu’il a fini de retentir, elle le manipule pour le passer sur silencieux.
Entre la marche et la course, Colin arrive. Il ne s’est pas rasé, en costume mais sans cravate, la chemise dégrafée de ses deux premiers boutons, son visage est froid. On le sent en colère, furieux, hors de lui, la haine s’empare de cet homme.
Laura se lève. Elle fait tomber son sac. Elle ne le ramasse pas.
Colin s’approche de plus en plus, de plus en plus vite. Dans son élan, il ramasse le sac et le jette sur le banc. Laura suit son sac du regard. La stupéfaction consume son visage.
Ils se fixent. Laura ne comprend pas. Colin non plus à vrai dire. Mais il est bien là pour s’expliquer. Pour mettre fin à une histoire lamentable et pathétique. Pour tenter de débuter une vie sereine, heureuse et ambitieuse.
- Tu pensais que je ne le saurais jamais ? dit Colin.
Laura détourne son regard.
- De quoi me parles-tu ?
Elle se rassied.
- Quand allais-tu me prévenir ? dit Colin.
Colin fusille du regard cette femme qui redevient une inconnue. Cette même inconnue relayant le ton de Colin.
- Te prévenir de quoi ? Que veux-tu savoir ? dit Laura.
Elle fuit du regard, regarde autour d’elle l’air absente.
- Tu es si stupide que ça ? dit Colin exaspéré.
- Ne me prends pas pour ce que je ne suis pas !
Quelques personnes s’intéressent à la conversation.
- Tu n’es absolument rien. Ou alors quelque chose de lamentable. Tu pensais vraiment pouvoir me le cacher ?
Un SDF passe près de ce couple qui se déchire poussant un caddie bien chargé.
- Vous formez un très beau couple, dit le SDF.
Colin se tourne pour savoir qui a bien pu dire ça. Il aperçoit le SDF et s’excite.
- Connard !
Le SDF continue de marcher et ne se retourne pas. Il marmonne pour ne pas être entendu prétextant sa bonne foi.
- C’est toi le connard.
- Tous les hommes sont aveugles ! Et toi, en plus d’être aveugle, tu es complètement sourd ! dit Laura au détour de ces insultes.
- Cet enfant, ce n’était pas le tien. Cette femme, Chloé, ce n’était pas la tienne. Ce n’était pas toi qu’elle aimait ! Pourquoi l’as-tu convaincu d’avorter ? Tu sais qu’elle a essayé d’en finir ?
Colin n’arrive pas à se contenir. Il ne cesse de faire les cent pas. Laura est toujours assise comme si ça ne comptait pas pour elle.
- Elle t’aimait suffisamment pour te tromper avec une femme en tout cas, avec moi…
Colin la prend par les épaules et la lâche violemment.
- Et sachant que ça ne durerait plus, sachant qu’elle t’échappait, il ne fallait pas qu’elle me revienne entièrement ? Il fallait qu’elle revienne l’amour de deux êtres en moins… Je préfère être sourd et aveugle, ça ne m’empêche pas d’avoir des sentiments !
Laura commence à être effrayée. Elle n’aime pas qu’on parle de sentiments. Elle ne semble pas comprendre ou alors elle se dote d’une interprétation n’allant pas dans le sens de ceux avec qui elle partage sa vie et ses amitiés.
- Tu sais que… dit Laura
- Je sais effectivement que tu n’en vaux la peine pour personne. Fille ou garçon. Tu es comme cette première rencontre, mensongère ! Alors aujourd’hui, ne t’avise plus jamais de me recroiser, ne t’avise jamais de la revoir !
La tête baissée, Laura ne sait plus quoi répondre. Elle ne pense rien et croit deviner en Colin une détresse dépassant la sienne. La mort dans l’âme pour elle, la mort d’un être pour Colin. Il ne s’attend pas à ce que Chloé parte. Un champ s’établit entre Laura et Colin. Celui de l’incompréhension.
- Tu es déplorable ! dit Laura en bredouillant.
- Notre histoire l’est encore plus !
Colin ne se contient plus. Il part, c’est un adieu définitif.
Laura ne bouge pas. Elle le voit s’éloigner. Elle reprend son sac et à son tour se retire, de l’autre sens. Laura se retient de verser quelques gouttes lacrymales. Et finalement elle en laisse couler quelques-unes. Pas de pleures, mais seulement une substance déshumanisante.
On peut toujours rêver !
C’est triste, c’est comme ça, pas autrement, ni comme j’en rêvais, pas loin du but pourtant, mais qu’est ce que t’as foutu ? Sale type !
Une chose est sure : quand cela ne fonctionne pas, pas la peine de se creuser les méninges : c’est de ma faute. J’l'ai toujours su.
Une fois au collège, c’est parce que je n’avais pas encore de barbe. Je me souviens de ce mec, Basile. Il sortait avec toutes les filles de l’école. Quand elles lui faisaient la bise on les entendait gémir : « Oh, ça pique! ». Bien sur, Basile ne tardait pas à souligner sa virilité naissante : « C’est normal, c’est ça les hommes ! »
Et moi ? Je n’étais pas encore assez un homme pour sortir avec Marie ?
Une autre fois, en colonie, Myriam. Tout le monde pensait Myriam, rêvait Myriam, parlait de Myriam et se touchait Myriam. À 13 ans, elle était plus grande que tous les garçons, plus expérimentée aussi. Alors que je descendais dans sa chambre, je me suis retrouvé nez à nez avec elle. Debout, droits comme des piquets, nous nous mîmes à nous embrasser. Avec la langue. De droite à gauche. De gauche à droite. Les yeux fermés. Les yeux ouverts. Les mains sages. Le reste aussi, trop angoissé à ne pas faire d’erreurs. Deux jours plus tard elle me largua au motif que je ne savais pas embrasser. Cet échec, c’était une nouvelle fois de ma faute.
L’adolescence ressemblait à toutes ces autres années, entre 3 ans (âge à partir duquel on acquière une certaine conscience, des souvenirs dirais-je) et 14 ans. Tous mes échecs, je me les devais. C’était au tour de Laura de me le faire comprendre. Jamais dans la même classe, je l’avais remarquée dans la cours du lycée. Alors qu’elle bifurquait vers la voie littéraire, les sciences m’évalueraient plus objectivement. Sa meilleure amie devint à la fois ma camarade de classe et mon entremetteuse. Toutefois, je constatais que l’adultère n’était pas une pratique qu’exerçait Laura. Je l’appris à mes dépens. Où est mon échec ? Tout simplement dans mon incapacité à la convoiter, à la charmer, tout simplement à faire connaissance. Imaginez-vous : cette fameuse camarade de classe m’arrangeait des rendez-vous avec sa meilleure amie. Alors que Laura acceptait et m’attendait sur un banc, je me vois encore la regarder à travers les vitres de l’escalier du bâtiment B.
Je ne parle même pas de l’âge adulte, où je m’entraîne davantage à fuir les sentiments que j’éprouve et à capter ceux des femmes qui me laissent indifférent.
Conscient de mes imperfections, j’enchaînai une période calme, sans relation, sans histoire, sans attente. Puis un jour, j’ai bien cru que le mauvais sort que l’on m’avait jeté s’était estompé. Elle était belle, intéressante, intelligente, souriante. Puis un jour, j’ai su qu’il était toujours présent ce mauvais sort et que s’il ne partait pas, ça aussi, c’était de ma faute.
Flore (Chap 4 des Enfants migrateurs)
Les conflits générationnels ou ethniques ne nous plaisaient pas. Si on pouvait nettement distinguer une proportion dominante de ces guerres mettant en cause religion ou appartenance communautaire, ce qui nous inspirait aujourd’hui étaient les conflits d’ordre psychanalytique.
Je laissais Gabriel choisir le champignon qui conviendrait le mieux à l’accomplissement de notre quête. Il ferma les yeux et en tira deux. D’habitude, le processus nous ordonnait de ne mastiquer que quelques bouchées. En abuser pouvait avoir des conséquences dramatiques, ce sur quoi nous ne parions jamais. Au bout de ces deux champignons pendaient à nouveau une notice explicative mais d’une couleur étonnante. Nous n’avions pas eu encore à utiliser ce thème complètement inconnu. Une main invisible Smithienne semblait avoir guider Gabriel et curieux nous nous dépêchâmes de lire la note. Celle-ci était absolument fantastique. Elle nous permettait apparemment de remplir un esprit quelconque et d’assister à tout ce que vivait une personne de son intérieur.
On pouvait aussi, et c’était cela qui nous intéressait, ressentir tous les sentiments, toutes les frustrations et toutes les autres sensations humaines qu’éprouvaient les corps que l’on habiterait. La seule interdiction était de ne pas rentrer en contact avec l’esprit habité. AUCUN CONTACT NE POUVAIT ETRE TOLERÉ. Effectivement, on devait craindre que ce dernier ne veuille plus nous laisser quitter ses synapses, et avec une volonté suffisante, nous pouvions quant à nous perdre notre raison.
Intéressés par cet effet, nous décidâmes de les avaler après avoir choisi le but de notre voyage sans plus de précision. Notre inconscient servirait à nous orienter et grâce à quelques manipulations inexplicables nous pourrions jouir d’un spectacle vu des loges. Réflexion. Concertation. Re-réflexion (on ne sait jamais). Concentration. Concertation. Décision : INONDATION JOUISSIVE. Moi j’avais proposé « jouissance » et Gabriel « inondation ». Il ne devait pas tout à fait avoir compris. Finalement « inondation jouissive » pouvait s’interpréter de façon très elliptique, alors nous avons convenu de cet aphorisme. Sur les fesses, nos couches englués de sables, Gaby et moi avalâmes, sans même mâcher, ces champignons. Champignons qui attestaient toutes nos espérances.
Je ne me rappelle plus très bien du moment entre lequel j’ai avalé le faux parisien et celui où je me suis retrouvé dans un immense espace sombre. Je m’en attriste fréquemment, mais toujours est-il que toutes perceptions physiques me quittaient. Un léger vent frais soufflait pendant notre festin, et petit à petit, celui-ci disparu. Les fourmis de mes jambes s’évadaient promptement. Le sifflement persistant qui s’était logé dans mes pavillons lors des attaques s’estompait irrémédiablement. Sans oublier l’affreuse faim qui nous avait obligé d’atterrir quelques chapitres plus tôt. Dois-je vous le rappeler : NOUS N’AVIONS TOUJOURS PAS MANGÉ.
Cet espace sombre ne me représentait pas. J’avais beau essayé de me regarder, je voulais au moins me rassurer, remarquer mes petites mains, mes pieds ridicules, mes habits, ma couche sale, mais RIEN.
Aussi je me retrouvais seul. Mais où pouvait bien se trouver Gabriel ? « GABRIEL ? BORDEL, OU ES-TU ? TU N’ES VRAIMENT PAS DROLE ! GABRIEL, S’IL TE PLAIT, NE ME LAISSE PAS SEUL ! S’IL TE PLAIT ! MONTRE-TOI IGNOBLE JUMEAU ! TU N’ES PLUS MON FRERE ! JE NE TE PARLERAIS PLUS JAMAIS DE MA VIE SI JE TE REVOIS ! » Décidément il n’était pas avec moi. Avait-il eu le courage d’avaler nos atouts ? Je ne sais pas. Quant à moi, pendu dans le vide à aucune corde organique, je sentais recommencer le début de ma vie, en solo cette fois. Hésitant et déjà si fatigué, je décidais de rester à ma place tant qu’une solution ne se présenterait pas à moi. Je songeais à tous les moyens pour me réapproprier mon corps qui faisait outrageusement défaut. Le pire dans cette histoire était de penser mon corps ; je l’imaginais et le sentais sans en avoir la jouissance. Mon esprit commandait mes mouvements sans que pour autant je pusse en distinguer l’effectif accomplissement. Il fallait bouger ! N’importe comment, mais je devais, cela était vital, récupérer la conscience de mes membres fixés par quatre, voire cinq ou six, voies de ma dépouille. Je m’imaginais gesticuler, balancer mes bras et mes jambes. Je m’imaginais courir en rond, sauter, sautiller, ma tête effectuait des ronds mimant l’échauffement d’une gymnastique. Savais-je toujours voler ? Il ne me semblait pas. Alors si certains de mes sens ne réapparaissaient pas, il fallait continuer à tester tous les autres. La vue disparut. Je n’entendais guère plus que le silence. L’ouïe périt. Vous avez vous-même attesté du ridicule de la saga de mes mouvements défunts. Et l’odorat ? Mon nez remplissait-il encore ses fonctions ? J’arrachai ma couche, enfin, pensais-je arracher ma couche, puis pensais-je la présenter à mon nez – je n’étais pas encore un garçon très responsable de sa propreté – et j’attestais à cet instant que toutes mes issues refusaient leurs responsabilités.
Découragé, abattu, je décidais de me laisser m’abandonner à cet endroit inconnu. Comment y étais-je atterri ? L’unique information surplombant la simplicité de mon esprit était que mon frère avait de la chance de ne pas être avec moi. Il ne l’aurait pas supporté. Mes démons réapparaissaient, ils avaient quitté ma chambre pour venir me rejoindre. Calme et détendu, je les voyais se moquer de moi. Golgotha survolait mes craintes de ne plus jamais sortir de cette grotte peu confortable. Il était aussi ironique de parler de confort alors que je n’avais plus de corps. Cependant, il s’agissait bien de cela. J’étais dans l’incommodité la plus complète à cause de cette absence. On ne pouvait plus m’atteindre alors je m’assoupis.
•••
Je ne pensais plus. D’ailleurs, je n’essayais plus de penser. Autre temps, autre donne ? J’opterais dans mon état à autre lieu, autre donne ou autre condition, autre donne. Je n’avais plus les mêmes cartes en main et hors de mes circonstances habituelles, je pouvais paniquer. JE PANIQUE. Je sentais que l‘on voulait me faire bouger. On m’empoignait et me secouait violemment. De faibles cris résonnaient dans mon cerveau imaginaire, sans pour autant en distinguer les lettres, les voyelles, les consonnes, les syllabes, en gros, les sons. Plus je me calmais, plus il se faisait présent, plus fort, plus incommodant. On me balançait sans retenue, et ce que je faisais il y a quelques minutes pour sentir mon unité devenait extrêmement désagréable. Puis on me lâcha, si bien que je percutai d’une violence inouïe un carrelage froid, d’un accueil désinvolte. Puis on me gifla, si bien que je vis un homme au teint mat, barbu et moche, les cheveux bruns et sales, aux dents incisives jaunes et rongées. Qu’il me mangeât, je mourus sur le coup. Il fut éjecté d’une manière atrabilaire par une femme ; grande, des yeux bleus au centre, tellement rouge autour, les cheveux s’enroulant autour de ses doigts, son nez empruntant le coloris de ses mirettes. Elle m’interrogea :
- Waou ! C’était quoi ton trip ? J’veux le même ! disait-elle.
Je ne pouvais répondre. Je souhaitais me prononcer d’un simple « QUOI ? » lorsque subitement :
- Mais quel trip ? t’es chiante ! Laisse-moi ! File-moi le plateau tu veux ! m’entendais-je dire.
- C’est toi la chiante ! tu te balançais dans tous les sens, bras et pieds déliés, puis t’as enlevé ta culotte et tu t’es mise à la renifler ! C’est qui Gabriel ? Tu sautais partout, regarde les meubles, tu les as tous fait tombé ! Il est mignon Gabriel ? Heureusement que Diego était là, sinon tu te serais balancée de l’étage. Tu crois savoir voler petite garce ?
- Tu dis vraiment n’importe quoi ! File-moi le plateau !
Et je me présentais à leur groupe sans demander leur permission.
Ils étaient près de sept personnes. Le calme étant revenu, ils reformèrent un cercle autour d’une table basse, le fameux plateau à la surface, dans un second thème d’obscurité toujours plus clair que là où j’avais logé durant quelques pénibles instants. La pièce était déprimante. Le papier peint tombait, les murs s’effritaient du fait d’une humidité surabondante, l’ampoule faiblarde grésillait sans griller en l’absence d’abat-jour, les volets claquaient sans cesse jusqu’à creuser le crépit. Les canapés et chaises empruntaient une surface bancale, le cuir du premier laissait s’échapper de la mousse un peu plus chaque jour, et l’osier des seconds se rompaient sous la pression veillotte du temps et de ses utilisateurs. La porte restait l’unique objet contemporain. Aux couleurs vives s’ajoutait une dorure éclatante de la poignée. Une représentation grossière de Naissance du jour de Miro peignait l’ensemble de cette entrée. Il est temps de vous avouer, même si vous l’avez d’ores et déjà compris, que j’étais dans le corps d’une femme. Le parc, le vol, Jérusalem, les champignons, Gabriel absent, tout me revenaient en mémoire ainsi que les contraintes imposées par la notice. J’assistais donc depuis le corps d’une femme à une scène morbide que je ne m’étais encore jamais imaginée. Un homme se leva et attrapa un sachet dont la contenance m’était résolument inconnue. Dans une armoire allongée sur le sol où certains carreaux sautaient, il en sortit une malle suffisamment petite pour s’y cacher. Deux cadenas retenaient son ouverture et, dans l’excitation, furent éclatés d’un coup de pied. Rien d’extraordinaire. La malle, en bois, était rongée et complètement pourrie. Ce n’était pas les cadenas qui avaient cédé mais le capot du coffre qui éclata en lambeaux. Il revint à sa place, ouvrit le sachet et déversa en sanglotant son contenu. Cet homme pleurait et éjecta sa chaise. Accroupi, il suppliait son dieu (le même que celui de maman ?) de lui pardonner. Il ne recommencerait plus, il arrêterait de consommer, il cesserait d’en proposer à ses nouvelles rencontres. Il semblait tellement blessé que les autres se mirent à le singer. Certains pleuraient aussi, d’autres détournaient le regard en lui demandant d’accélérer l’acte. Mais il continuait en tremblant d’étaler son produit sur le plateau argenté. Quelques larmes bavaient sur son visage quand tout à coup il se leva pour pouffer de rire. Sa bouche grande ouverte laissait sortir de terribles sons d’hilarités, des éclats de rires envahirent la pièce et désarçonna le reste du groupe. Il se recroquevillait par terre, les mains sur le visage tout en se roulant sur les couches de poussières qui réussirent à le faire éternuer et donc permirent de le calmer. Dans un ordre des choses assez logique, il se releva et reprit sereinement la préparation de son plat. Au milieu du salon, le tapotement d’une fine plaque de fer se mélangeait aux murmures des impatients. Puis le plateau finit enfin par faire le tour de la clique. Puis le plateau finit enfin par faire le tour de tous les nez. Aucun ne se dérobait. Tous se pavanaient à extraire de leur mémoire toutes morales, toutes références éthiques quant aux effets que pouvaient avoir la consommation de produits aux déliquescents ravages. Je ne dis pas qu’il s’agit d’un acte répréhensible ou immoral. Loin de là. Je ne considère pas avoir le droit de juger une initiative qui m’échappe totalement. Pourquoi cela pouvait-il être considéré comme mauvais ? Signe autodestructeur ou plutôt jouissance immodérée ? Beaucoup trop compliqué pour moi, je n’ai que deux mois et maintenant deux mois et quelques années fictives. Bref, c’était bien de la cocaïne qui s’engloutissait dans le circuit respiratoire de ces hommes et de ces quelques femmes, dont moi. Un premier tour venait de s’accomplir. Chacun avait sa paille, gardée précieusement au creux de leur paume, pour exécuter un mécanisme bien rodé. D’une main, un individu faisait glisser le plateau vers son ami de droite. Ce dernier attrapait l’offrande des deux mains pour l’orienter à sa convenance. Le choix d’un rail était aléatoire car tous présentaient exactement le même profil. Droitiers et gauchers appuyaient respectivement sur leur narine gauche et droite, introduisaient leur paille profondément mais pas trop, et balançaient leur tête vers l’avant aspirant salement ces éléments tant désirés. Ce rythme se répétait continuellement, sans arrêt, sans pause, juste le temps que le produit effectuât son tour. Lorsque la vitrine se vidait de son contenu, ils s’attachaient à la rendre présentable. Une nouvelle fois, j’assistais à une surconsommation de cocaïne qui au fil des passages ne me choquait plus. De toute manière, tout le monde restait inactif, paralysé par leurs attentes, ils ne bougeaient que pour sniffer. Les effets s’absentaient composant un hymne à cette bataille contre l’ennui. Aucune conversation ne résonnait, et je me sentais bien seul. Encore fallait-il réengager leur passion, néanmoins ils n’auraient jamais eu le courage de les affronter sans artifices. Blasés par la répétition de leurs mouvements, ils finirent par regagner leur chambre. Se levant les uns après les autres à la suite un dernier essai tapé puis transformé, la salle se vidait sans pour autant perdre son ambiance.
Laura et Flore restèrent seules.
Allongées sur le canapé, immobiles, ces deux femmes ne pouvaient faire guère plus de mouvements. Tout avait disparu, rien n’allait réapparaître, une caisse vide, vidée, un plateau blanc, blanchi, des sensations d’épuisements, complètement découragées elles réussirent à fermer les yeux. Laura avait l’air de s’enfoncer de plus en plus dans ses songes. Quant à Flore, celle qui m’abritait, elle ne se sentait pas d’humeur à dormir. Elle n’arrivait pas à fermer les yeux. J’ai pensé un instant que j’en étais la cause. Je n’avais pas du tout envie de rêver. Je me retrouvais déjà dans un horrible cauchemar qui à mon âge était inimaginable. Je demeurais loin de ces concepts, et en aucune façon je n’aurais pu penser que cela eût un goût de réalité. Flore se leva très brutalement pour prendre l’air. Ainsi, elle ouvrit la fenêtre et fit pénétrer dans ses narines quelques substances plus essentielles, de plus vitales. Quelque chose de moins dangereux peut-être, mais où se situait le danger ?
Des cris surgirent, des enfants s’agitaient à l’extérieur, il n’était pas tard. Un soleil éclatant se vantait d’exister et ses rayons brisèrent la vue de Flore.
- Buenas tardes Flora, que tàl ? interrogea une femme dans le petit parc situé au pied de l’immeuble.
Flore ne répondit rien et s’enferma de nouveau.
Lentement elle prit la direction du canapé car elle sentait que ses membres la quittaient.
Subitement, sa direction changea et s’agenouilla face à l’armoire démontée.
Frénétiquement, elle fouilla toutes les parties dépouillées depuis son séjour de ce meuble mort.
Fébrilement, Flore dépeçait le reste de ce contenant à la recherche d’un rabe de poudre blanche.
D’un geste sec, elle feignit d’arrêter ses recherches et reprit sans tarder. Mais l’armoire ne recelait plus rien d’excitant. Tout juste contenait-il ses quelques planches servant à y déposer des vêtements. Sa quête ne la décourageait pas, bien au contraire : Flore s’excitait davantage quand une nouvelle fois, un lieu envisagé comme probable se révélait finalement inintéressant. Tombant nez à nez face au premier coffre, elle le heurta violemment ce qui eut pour effet de le briser une seconde fois. Hystérique, elle reprit le coffre en main et le balança à travers la pièce, ce qui permit d’en libérer un étrange chargement.
•••
Sans hésitation, mon nouvel abri se précipita récupérer le sachet dévoilé par la boîte. Ce qu’elle vit lui paraissait bien insuffisant, toutefois elle s’en satisfit sans l’ombre d’un problème. De retour sur l’inconfortable canapé, elle s’attacha à organiser une nouvelle série de traits. Ses gestes étaient imprécis, ils traduisaient l’inexpérience des nouveaux initiés, je remarquais alors la peine empruntée à sa faible pratique. Elle s’était toujours contentée de renifler ce que l’on lui proposait, au début avec méfiance, ensuite avec jouissance. Flore n’avait plus la possibilité de refuser. Les propositions fusaient, s’orientaient vers une forme d’habitudes malsaines, se transformaient en demande contingente à ses états psychologiques, coutume désormais prise même lorsqu’elle se sentait revigorante, heureuse, vivante. Elle était passée de sujet à objet, la cocaïne servait alors à accorder les conditions de cette jeune femme.
Une fois que les rails fut confectionnés, Flore les contempla avec satisfaction. Durant de longues minutes, elle observa ses créations tout en se félicitant. « Bravo ma Flore ! tu te maquilles aussi bien que tu ne te drogues ! » disait-elle l’air enchantée avec un sourire redessinant et illuminant tout son beau visage. « Tu as le droit de te les taper maintenant. Régale toi ! » et sans perdre une seconde de plus, elle s’enfila les trois lignes en deux secondes montre en main. Moins d’une seconde par ligne. Soixante-six centièmes de seconde par ligne exactement. Le calcul était simple. La situation beaucoup moins. Ses angoisses m’envahirent, me submergèrent aussi rapidement qu’elle n’avait consommé sa cocaïne. Tout s’arrêta net chez elle pour que ses névroses puissent prendre le dessus sur moi. Elle s’étala sur la table basse. Son nez déversa une quantité impressionnante de sang. J’emmagasinais toute son âme en la vidant à son tour. Je la sentais toujours vivante, mais elle ne tarda pas à se plaindre d’un point au cœur. Il la faisait souffrir au fur et à mesure qu’elle s’en souciait. On la poignardait sans que cela en vaille véritablement la peine et Flore souhaitait avec force se débarrasser de ses assaillants. Sur le ventre, elle se retourna, s’orienta face au plafond et entreprit de comprimer son cœur à la place de sa drogue. Une overdose n’était pas la bienvenue, elle ne voulait pas être tué par autre chose qu’elle-même. Un suicide pouvait être une solution face à un état de dépression gravement avancée. Mais c’était moi qui déprimais. C’était moi qui recevais continuellement ses doutes et ses souffrances. Les procurations devraient êtres certifiées par un comité dûment établi et aujourd’hui, elles auraient été complètement désapprouvées. Encore que la notice ne précisait pas ce risque, je tentais de rester placide face aux actions de Flore, qui inconsciemment, devait très certainement sentir ma présence. Elle se leva et se chargea en vain de réveiller Laura.
- Laura, ne me laisse pas mourir ! Je meurs ! Mon cœur ! Tu te réveilles petite conne ! Laura ? t’es morte toi aussi ?
Laura continuait de se blottir ailleurs que dans notre matérialité abandonnant Flore a ses incessantes crises. Sans arrêt, ses maux progressaient. D’un vœux je déchargeais à mon tour mes craintes de fondre dans un suaire dont je n’étais pas le destinataire. Mes interrogations se déversaient avec fracas dans une nouvelle partie de Flore encore vierge d’existence. Sans état d’âme, je lui rendais toutes mes frustrations accumulées. Elle fût inondée par l’excitation de sa drogue, par la crainte de sa mort, par la dépression de son absence en France, par l’abattement de ses proches, par l’imagination de tout ce qui serait provoqué à son départ prématuré mais si tenté ! Je l’en accablais presque avec délice et sans remord. Il fallait que je m’échappe pour ne pas perdre ma raison comme le champignon me l’avait si bien expliqué. Je me sentais déjà en train de partir, je craignais d’avoir franchi un seuil de non-retour. Une fois soulagé, mais toujours présent en ma créature, je m’interrogeais sur mon hypothétique recommencement. Comment quitter Flore ? Comment la quitter sans briser le pacte implicitement décidé avec Gabriel ? Et bien, ne voyant aucune issue, je poursuivais mon projet. Malicieusement, j’engorgeais Flore de frustrations, de dépossessions quitte à en provoquer une fin tragique. Elle se releva de sa table, marcha sur les genoux en direction de la fenêtre. Elle s’allongea plusieurs fois en essayant de rejoindre une sortie, la plus proche, celle visée, la lucarne la tentait jusqu’à ce que je la vis réussir à s’y traîner. Elle se redressa, une main lui permettait de garder l’équilibre, l’autre servait à déchirer ses vêtements. On l’étouffait, alors la seule solution selon elle était de lâcher ses habits. Son sang n’avait pas fini de gicler et s’il fallait qu’une chose sombre, ce serait-elle. Elle noyait la pièce de ses hématies, qui hors d’un corps, n’accomplissaient plus leur fonction.
C’était au milieu de la Colombie, où Laura, dix-huit ans, travaillant pour une organisation humanitaire à enseigner de nombreuses matières à de nombreux enfants, que Flore, du même âge, la rejoignant pendant ses vacances, sauta de son étage quoique peu élevé. Pourtant de vieilles caisses l’accueillirent et la poignardèrent. Elles étaient sa mort et son cercueil.
Ses qualités lui font défaut.
Lire avant In a sentimental mood #8 de Madame Kevin
« J’exige …
Je veux…
Je veux…
Je veux…
Je t’interdis… (trois fois !)
J’exige… »
Ça c’est une réponse !
Pas de simple : “je te veux”.
Pas de simple : “je t’aime”.
Pas de simple : “j’ai envie de toi”.
Je n’ai plus de force. Je la tiens à peine, mes forces me quittent. Je tirais mes volontés de l’illusion que je me faisais de son Amour.
“Laura, donne moi ton bas”.
Elle ne bouge pas.
Mes yeux s’embuent.
Doucement, mes doigts se délient, filent à plat entre ses seins, tirent une ligne vers son ventre, choisit un chemin, à gauche, et crochètent l’élastique de ses bas. Des deux mains, sans énergie, je comprime sa cuisse puis son mollet et enfin son pied.
Je suis à genoux.
Je prie Dieu. Lui qui reste en embuscade. M’empêchera-t-il d’agir ? Lui qui a tout manigancé avec ses mariages à la con.
L’éprouvée me dévisage. Inexpressive. Attentiste. Impatiente. Charnelle. Capricieuse… naïve.
Les genoux plantés dans la terre, j’étire le bas.
Les pieds enracinés dans le Jardin d’acclimation, je me rapproche d’elle.
Les deux mains tenant un bout de son dessous. Les deux mains se partageant chacun un membre. Ils remontent sans empressement vers la hanche. Pas fatigués, mes extrémités se jouent des aisselles de la belle. Occupés par le vêtement, ils reviennent à leur gorge qui n’a pas eu le temps d’effacer les traces de l’étranglement.
Laura est là.
Laura se crispe.
Je ne suis plus moi-même.
Alors Julien lui glisse à l’oreille, sur le pavillon de sa conscience : ” Moi, je t’aime. Tu sais pourquoi tu ne sais pas le dire ? Parce que tu n’éprouves rien. Tu es frigide. Non. Pas de ton sexe, mais de tes profondeurs. Moi, je t’aime Laura.”
Alors Julien lui glisse autour du cou son nylon.
Alors, celui qui ne me ressemble pas, emballe ses mains des extrémités de l’arme, car il pense que même s’il ne boxe pas, il aura moins mal. Mais c’est pas comme cela que l’on se protège.
Alors Julien verrouille, relève le chien, pose son doigt sur la détente, sue mais ne réfléchit pas.
Alors Julien retourne aux souvenirs de Laura : ” -Je t’aime-. C’était simple pourtant. Je n’attendais que ces mots de toi. Désormais, tu n’exigeras plus rien de moi. Et la souffrance de te tuer me sera moins pénible de savoir que tu ne m’as jamais aimé .”
Enfin, Julien appuie sur la détente, Laura n’a pas le temps de répondre, elle prend sa respiration, fixe J. du regard, se met à suffoquer, tente de trouver de l’air, se révolte, elle essaie de lui glisser un message. Elle se débat. Elle le griffe, elle l’empoigne, le frappe. Elle ne sait pas. Doit-elle le frapper ou tenter de se libérer ? Elle fait les deux. Elle se perd mais n’est pas revengearde. Son visage blanc passe à rouge, puis bleu. Ses mains puissantes s’affaiblissent.
Julien ferme les yeux.
Julien ne trouve plus de résistance.
“Je t’aime. C’est simple pourtant ?”
les vacarmes haletants
Lire avant In a sentimental mood #7 de Madame Kevin
« pour résumer :
tu te maries avec l’homme qui t’indiffère et tu baises celui que tu aimes. tu te prives de la présence de celui que tu aimes pour la partager avec celui qui te laisse indifférente. tu contruis ta vie avec l’homme inconnu pour laisser sombrer l’être dont aucun secret ne t’échappe. tu planifies tes journées/week-end/vacances/sorties avec une absence tandis que tu te prives de celui qui t’exalte. tu te vois finir avec une personnalité plate alors tu refuses de commencer avec les reliefs de la mienne, de personnalité. tu ne partages pas tes souvenirs/passions/rêveries avec le phallus qui t’a fait jouir, les récits qui t’ont bercés et les blagues qui t’ont fait rire. Dans ton appartement, tu contemples les livres qu’il ne lira jamais, les films qu’il déteste, la musique qui l’insupporte. dans ton agenda, tu notes tes rendez-vous avec lui de mes initiales. Ton porte clé est toujours celui que je t’ai offert, ton pyjama est toujours celui que tu portais lors de nos nuits universitaires, ton stylo fétiche est celui que nous avons volé ensemble lors de notre stage à la préfectorale.
Je me rappelle.
Tu prenais mon téléphone et interchangeait les noms et numéros. Quand ma mère m’appelait ton prénom apparaissait. « Alors grosse pute, c’est à cette heure que tu m’appelles ? » « Juliiiiiiiiiiiiiiieeeeeeeeeeennnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnn ! » « Oh maman ??? je te prie de m’excuser, c’est Laura. Elle m’a fait un sale coup » « Et tu lui parles comme ça à Laura ? »
Je me rappelle.
tu te maries avec un homme avec lequel tu ne passes pas ta nuit de noce. tu n’as pas non plus ouvert ton bal de mariage avec lui. il déteste danser. nous nous sommes élancés dans une valse, romantique et pathétique. à votre appart’, la porte des toilettes, j’imagine qu’elle est toujours fermée. J’imagine que tu l’envoies sans ménagement faire les courses. j’imagine que tu n’aimes que l’on te voit avec. j’imagine que tu essaies soit de dormir le plus tôt possible ou le plus tard possible, faisant semblant de dormir dans le premier cas ou lui comateux dans le second. j’imagine que ta collègue que tu ne vois qu’au travail en sait plus sur ta vie que lui, cet homme avec lequel tu t’es liée… tu t’es liée d’amour, de raison, pour le meilleur du pire et le pire du meilleur, jusqu’à ce que la mort la plus précoce vienne le faucher. tu t’es liée à un homme qui pourtant t’aime, éprouve des sentiments pour toi, doit souffrir pour toi, voudrait tout recommencer pour que tu l’aimes, lui, comme il t’aime. Mais il te dira : « tu ne m’aimeras jamais comme je t’aime ». tu lui siffleras » tu as raison mon chéri, je ne t’aimerais jamais comme je l’aime. d’ailleurs, je ne t’aime pas. tu m’es tout juste indifférent. tu as juste une utilité sociale supérieure, voila mes sentiments à ton égard. tu auras de moi à peine un enfant, et encore, il ne sera certainement pas de toi ». tu t’es liée à un homme brave, courageux, intelligent, riche, beau selon la lumière, disponible et affectueux. tu t’es liée à un homme qui ne me ressemble pas pourtant tu as fait avec lui la seule chose que l’on ne vivra jamais. tu ne partages rien avec cet homme. je ne partage rien de commun avec cet homme. tout nous sépare, il t’a, pas moi. il est blond. je suis brun. c’est un bucheur. j’ai toujours été partisan du moindre effort. il aime tout le monde. tout le monde m’aime. pourtant, cet homme a quelque chose que je n’aurais jamais. non. pas toi. toi, je t’ai déjà eu, bien plus qu’il ne t’aura jamais. voila, c’est ça, lui, il t’a à jamais !
ta mère est une pute, ton père est un proxénète, tes grands-parents sont des marchants de petites filles.
c’est idiot en plus.
vous êtes des roturiers !
tu t’es liée à un homme qui ne te comprendra jamais. tu t’es liée à un homme dont le seul mérite est… non, je me refuse de m’abaisser si bas. tu sais que 3 enfants sur 5, étude scientifique à l’appui, ne sont pas du père officiel alors que celui-ci en a la certitude. et bien toi, étude divine à l’appui, tu ne lui appartiens pas ! et je vais te le prouver. »
julien somme Laura de quitter la table. ils abandonnent leur plat, leur vin et leur pain. empruntant les cuisines, ils échappent à la surveillance d’un orchestre de cuisiniers concentrés sur les denrées qui seront englouties par les clients en salle. les instruments de ces musiciens entonnent une musique de mort. tout s’accélère. les acteurs de cet amour manqué courrent dans le jardin du restaurant sans chercher leur chemin. ils sautent les haies. les galops des chevaux de l’hippodrôme reprennent en coeur les chants des cuisiniers. une symphonie fantastique. subitement, julien pousse laura avec une force qu’il ne maîtrise pas. la mariée frappe le sol qui étouffe l’attentat. Le diplomate se jette sur elle, serrant son cou de plus en plus fort. Laura ne se débat pas. Elle se laisse convaincre de sa fin. elle qui a toujours décidée pour deux laisserait cette conclusion à son véritable second coeur. les regards échangés sont profonds, directs, sans haine. les doigts se resserrent, les genoux compriment le thorax de la fille au tailleur, quand sans remord Julien relâche de la pression. dès lors, le sang circule plus facilement, le teint violacé de Laura s’estompe et Julien demande :
- Convaincs moi de te laisser à lui.
Correspondances
Lire avant les épisodes suivants :
- In a sentimental mood # 1 (Madame Kévin)
- Réunion diplomatique, réunion de la trique (Frichtre)
- In a sentimental mood # 2 (Madame Kévin)
- Réunion diplomatrique deuxième (Frichtre)
- In a sentimental mood # 3 (Madame Kévin)
- Fesse à fesse (Frichtre)
- In a sentimental mood # 4 (Madame Kévin)
- Toy boy (Frichtre)
- In a sentimental mood # 5 (Madame Kévin)
- Branle-bas de Laura (Frichtre)
- In a sentimental mood # 6 (Madame Kévin)

Pas question de laisser tomber mes plans !
Pff.
Elle a toujours cru que l’intellectuel entre nous, c’était elle. Or c’est bien ici l’origine de nos… de mes malheurs, de mes errances, de me doutes à son égard. Je l’entendais raconter sa passion pour la littérature sans qu’elle comprenne que j’en étais aussi passionné. Idem pour le théâtre ou l’opéra. À l’Amphithéâtre Richelieu lors d’une conférence, dans son studio d’alors, dans le bus avant de payer à ma place l’amende que j’écopais pour ne pas avoir valider mon billet, Laura me racontait ses lectures comme si elle en avait été l’héroïne. Or elle ne semble pas remarquer qu’aujourd’hui c’est pour de vrai. Une bonne et grosse histoire gloutonne. Grosse comme un cliché. Elle en connaîtra bientôt l’issue. Une fin à la Vian, pas vraiment réjouissante.
Elle invente mes préférences et mes références.
Gide ? Je n’aime pas Gide ? Moi ? Moi, Julien de Cotentin, seul du nom, je n’aime pas Gide ? Seulement a t elle oublié que j’ai réalisé mon mémoire sur la résistance et la littérature. Cette étude m’avait invité à étudier la naissance de la Collection de la Pléiade fondée par Jacques Schiffrin. Ces deux hommes ont échangé une correspondance passionnée. Mais comme Gide a refusé en son temps de publier Du côté de chez Swann, Laura n’a jamais vu en moi un homme qui valait la peine d’être aimer. Une baise dans les chiottes, un pipe dans l’amphi, une branlette dans le métro, qu’avons-nous déjà fait de moins hormonal ? Peut-être se saluer avant les étreintes.
Je lui demande de sortir de la voiture. Enlevant ses chaussures, Laura ne fait rien comme les autres. Elle sort du côté conducteur sans difficulté.
Les pieds sur le goudron, je la prends par la main.
- Tu ne fermes pas la portière ? me demanda t elle.
- Non. Comme dans les films, on retrouve toujours sa voiture intact à la fin.
Nous traversons la route, entamons un bout de chemin dans l’herbe fraîche du Jardin, zigzaguant entre les arbres. Des joggueurs se font doubler par des cyclistes. Des hommes, la tête basse, traversent le parc sans y appartenir. Des préservatifs jonchent le sols, certains pleins, d’autres éclatés, d’autres à peine sortis de leur étui en aluminium et quelques uns inutilisés. Au loin, entre les feuillus, nous pouvons distinguer le restaurant La Grande Cascade.
Il est 11h54.
Laura me suit sans poser de questions.
- Monsieur, bonjour.
- Bonjour, je voudrais une table.
- Monsieur a t il réservé ?
- Non et nous ne serons que deux.
Le maître d’hôtel scrute Laura de haut en bas. Étrangement, il ne bronche pas à ses pieds déchaussés. Celui-ci finit par nous accompagner à une table, discrètement installée près des cuisines. Une façon de nous faire comprendre que l’on ne vaut pas mieux que le gigot découpé à l’assaut du chef cuisinier.







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