Garçon, de quoi écrire

Le malheur d’être juif

Posted in Le monde est plat by frichtre on 29 septembre 2009

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Il avait dix ans cet enfant.

Il s’appelait Raphaël. Il avait le bonheur et le malheur d’être juif. Il savait ce que représentait être « Juif ». Il était discret Raphaël. Il portait sa kippa. Il n’oubliait jamais de la porter. Il était élève dans une école juive. Avec sa classe, Raphaël se rendait fréquemment au parc Louis XIII, place des Vosges.

Il était quatorze heure quand Raphaël et sa classe formèrent les rangs. Quinze minutes plus tard, ils partirent jouer dans ce fameux jardin. Tous ces enfants n’oubliaient jamais leur kippa. Fort de sens, ils voulaient aussi en avoir une sur le cœur. Alors ils y portèrent leur main.

Accompagner de leur professeur, ils sautillaient en rythme, pressés de se défouler.

Raphaël, quant à lui, attendait ce moment pour autre chose. A la fin du rang, mains dans les poches, le regard vif, la tête haute, un sourire en demi-teinte, il ne se fatiguait pas sur le chemin. Il gardait ses forces. Cependant, ses pas n’étaient pas régulier. Il faisait, tantôt de grands pas, tantôt de petits, souvent il alternait un écart sur l’autre et cela s’apparentait à des pas de danses. Mais on y croit pas. Les mains dans les poches ne rendaient pas crédible de tels mouvements.

Le temps était magnifique.

Le ciel était dégagé et c’était l’occasion de parler à Dieu sans gêne l’esprit libéré et le cœur serein. La contrepartie était ces éternuements. Trop de poussières volaient dans un atmosphère imperceptible. C’est léger de la poussière, on aime s’imaginer se déplacer comme elles. Mais il faudrait s’imaginer être aussi éthéré. Cependant, notre âme pèse lourd et nous y trouvons peut-être la raison pour laquelle, prenant de l’âge, nous nous accroupissons plus facilement.

Arrivés au parc, ces jeunes enfants ne s’éparpillent pas. Quand ils s’éloignent de trop, la voix portante de leur maître se fait entendre.

Raphaël est tout seul. Près d’un arbre, il regarde autour de lui. Ce n’est pas les personnes qu’il scrute, mais leurs gestes. Il est fasciné par le mouvement et il n’a que dix ans. C’est peu mais il n’en paraît pas plus. Son esprit s’est certainement trompé de corps. Peut-être pas.

Ses mains n’ont toujours pas quitté les poches de son pantalon.

Et il dessine toujours la même expression.

Alors, appuyé sur l’écorce inconfortable de ce même feuillu, il surpris de la musique. Un son entraînant, plaisant, atypique et enchanteur. Puis un autre style se présenta à lui. Il s’agita pour trouver d’où venait ces ondes. Il n’a pas eu à chercher longtemps car sur un coin de pelouse, à quelques mètres de lui, quelques enceintes hurlaient. Quelques personnes semblaient être dérangés et d’autres appréciaient. C’était le cas de Raphaël.

Raphaël s’approcha. Doucement il franchit la frontière imaginaire imposée par son professeur.

Raphaël gagna peu à peu la scène de ces perturbations sonores et ne manquait pas de fermer les yeux et de balancer la tête.

Délicatement, ses mains se frayèrent un chemin en  dehors de ses goussets.

D’une souplesse inégalable, d’un rythme absolument synchronisé aux mariages de ses deux musiques, il progressa sur une piste naturelle en laissant exprimer simplement son corps.

Il dansait.

Non.

Il flottait et ses membres s’exprimaient. Il s’agissait d’un langage, que durant de longues périodes, Raphaël ne savait communiquer avec son entourage.

L’ensemble du parc se taisait et contemplait ce jeune garçon. Son professeur, ébahit, ne souhaitait pas encore à ce qu’il rejoigne ses camarades.

Entraîné et animé par sa passion, les yeux fermés, Raphaël ne se contrôlait plus. Tellement plus, qu’il piétina les baladeurs CD des jeunes s’émerveillant eux aussi de lui. Mais une partie de ceux-ci se  levèrent en colère. Mais Raphaël dansait encore et tragiquement continua d’écraser ces éléments sources de bonheur à l’origine pour lui. Son propriétaire ne se contenait plus.

Il injuria, pesta contre Raphaël. Il lui rappela sa religion. Et il proposa cette odieuse hypothèse, selon laquelle, si Raphaël avait tout cassé, c’était parce qu’il était juif. Et que s’il s’était donné ainsi en spectacle, c’est parce que les juifs ne pouvaient s’empêcher de le faire.

Alors ce jeune homme ramassa ses enceintes.

Alors ce garçon arracha violemment la kippa de Raphaël.

Alors cet individu lança brutalement son arme audiophonique sur le visage de notre merveilleux danseur.

Et sans que personne n’ait eu le temps de réagir, sans que son professeur n’ait eu le temps de protéger son élève, Raphaël trébucha en fuyant. Il trébucha et percuta violemment de la tête le bord d’une fontaine.

Raphaël ne bougeait plus.

Il ne bougera plus.

Mais il faisait beau et rien n’empêcherait Raphaël de danser près de tous ceux qui ont souffert comme lui d’être juif.

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