Garçon, de quoi écrire

Théorie de la sincérité

Posted in Le monde est plat by frichtre on 13 janvier 2010

Ce n’est pas l’endroit le plus calme. C’est certainement le lieu le plus expérimental. Une cour est improvisée au parc Monceau à l’heure du déjeuner par une école primaire privée. Les surveillants délimitent l’espace de jeux où de jeunes enfants perturbent de drôles et de courageux pigeons. De nombreux jeux sont créés et joués hiérarchisant la notoriété des élèves. 007. On charge et recharge les doigts sur la tempe. Un instant de réflexion par tapement de mains. Trois fois. Ils décident alors de tirer ou de se protéger. L’enjeux : tirer pendant que l’adversaire recharge. A une vitesse folle, les enfants se prêtent à ces règlements de compte blancs prouvant leur force et leur importance.

Laura est arrivée depuis un long moment. Elle est assise. Il fait beau. Il y a du monde dans le parc. Tous souhaitent profiter de cet espace naturel en plein Paris. Les enfants rappellent leur présence. Elle est assise sur ce fameux banc, mains sur les genoux, la tête baissée, elle paraît vouloir se faire discrète. Ceci dit, elle n’est pas encore au courant de l’incident de Chloé.

Son téléphone sonne, mais elle ne répond pas. Une fois qu’il a fini de retentir, elle le manipule pour le passer sur silencieux.

Entre la marche et la course, Colin arrive. Il ne s’est pas rasé, en costume mais sans cravate, la chemise dégrafée de ses deux premiers boutons, son visage est froid. On le sent en colère, furieux, hors de lui, la haine s’empare de cet homme.

Laura se lève. Elle fait tomber son sac. Elle ne le ramasse pas.

Colin s’approche de plus en plus, de plus en plus vite. Dans son élan, il ramasse le sac et le jette sur le banc. Laura suit son sac du regard. La stupéfaction consume son visage.

Ils se fixent. Laura ne comprend pas. Colin non plus à vrai dire. Mais il est bien là pour s’expliquer. Pour mettre fin à une histoire lamentable et pathétique. Pour tenter de débuter une vie sereine, heureuse et ambitieuse.

–       Tu pensais que je ne le saurais jamais ? dit Colin.

Laura détourne son regard.

–       De quoi me parles-tu ?

Elle se rassied.

–       Quand allais-tu me prévenir ? dit Colin.

Colin fusille du regard cette femme qui redevient une inconnue. Cette même inconnue relayant le ton de Colin.

–       Te prévenir de quoi ? Que veux-tu savoir ? dit Laura.

Elle fuit du regard, regarde autour d’elle l’air absente.

–       Tu es si stupide que ça ? dit Colin exaspéré.

–       Ne me prends pas pour ce que je ne suis pas !

Quelques personnes s’intéressent à la conversation.

–       Tu n’es absolument rien. Ou alors quelque chose de lamentable. Tu pensais vraiment pouvoir me le cacher ?

Un SDF passe près de ce couple qui se déchire poussant un caddie bien chargé.

–       Vous formez un très beau couple, dit le SDF.

Colin se tourne pour savoir qui a bien pu dire ça. Il aperçoit le SDF et s’excite.

–       Connard !

Le SDF continue de marcher et ne se retourne pas. Il marmonne pour ne pas être entendu prétextant sa bonne foi.

–       C’est toi le connard.

–       Tous les hommes sont aveugles ! Et toi, en plus d’être aveugle, tu es complètement sourd ! dit Laura au détour de ces insultes.

–       Cet enfant, ce n’était pas le tien. Cette femme, Chloé, ce n’était pas la tienne. Ce n’était pas toi qu’elle aimait ! Pourquoi l’as-tu convaincu d’avorter ? Tu sais qu’elle a essayé d’en finir ?

Colin n’arrive pas à se contenir. Il ne cesse de faire les cent pas. Laura est toujours assise comme si ça ne comptait pas pour elle.

–       Elle t’aimait suffisamment pour te tromper avec une femme en tout cas, avec moi…

Colin la prend par les épaules et la lâche violemment.

–       Et sachant que ça ne durerait plus, sachant qu’elle t’échappait, il ne fallait pas qu’elle me revienne entièrement ? Il fallait qu’elle revienne l’amour de deux êtres en moins… Je préfère être sourd et aveugle, ça ne m’empêche pas d’avoir des sentiments !

Laura commence à être effrayée. Elle n’aime pas qu’on parle de sentiments. Elle ne semble pas comprendre ou alors elle se dote d’une interprétation n’allant pas dans le sens de ceux avec qui elle partage sa vie et ses amitiés.

–       Tu sais que… dit Laura

–       Je sais effectivement que tu n’en vaux la peine pour personne. Fille ou garçon. Tu es comme cette première rencontre, mensongère ! Alors aujourd’hui, ne t’avise plus jamais de me recroiser, ne t’avise jamais de la revoir !

La tête baissée, Laura ne sait plus quoi répondre. Elle ne pense rien et croit deviner en Colin une détresse dépassant la sienne. La mort dans l’âme pour elle, la mort d’un être pour Colin. Il ne s’attend pas à ce que Chloé parte. Un champ s’établit entre Laura et Colin. Celui de l’incompréhension.

–       Tu es déplorable ! dit Laura en bredouillant.

–       Notre histoire l’est encore plus !

Colin ne se contient plus. Il part, c’est un adieu définitif.

Laura ne bouge pas. Elle le voit s’éloigner. Elle reprend son sac et à son tour se retire, de l’autre sens. Laura se retient de verser quelques gouttes lacrymales. Et finalement elle en laisse couler quelques-unes. Pas de pleures, mais seulement une substance déshumanisante.

2 Réponses

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  1. Izzie said, on 21 janvier 2010 at 1:46

    La première rencontre n’est jamais mensongère. Elle est biaisée par les espoirs que l’on y met.
    Et le pardon n’accompagne que les erreurs sincères?

    • frichtre said, on 23 janvier 2010 at 1:56

      je crois que la première rencontre, si elle est mensongère, encouragera une relation basée sur la duperie.


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