Garçon, de quoi écrire

Les yeux placentaires

Posted in In a sentimental mood by frichtre on 24 mars 2010

Ce plafond est étrangement bas. En sautant, elle se cogne au plafond, rugueux, il ne ressemble à rien.

L’obscurité envahit ce lieu aux frontières irrégulières. Les couloirs mènent à des pièces méconnaissables, indénombrables. Souvent, en s’y promenant, l’impression de tourner en rond s’empare de Chloé. Les parois sont molles, valsent en fonction des battements de son cœur.

En marchant, elle lève la tête, elle essaie de reconnaître ce décor inconnu. Pourtant c’est son corps. Elle en est prisonnière. Son enfant en est prisonnier. Son baraquement organique tente de développer ce fœtus qui tente de s’humaniser. La cause ? La pénétration. C’est le maître mot, celui qui nous pend au nez quand on tente de comprendre comment on en est arrivé là. Là, c’est ce stade durant  lequel, deux êtres s’émerveillent ou se dégoûtent de s’être touchés.

Avant tout, on fait connaissance, on s’émisse dans l’esprit de l’autre, une inconnue, un  type qu’elle ne connaissait pas. On pénètre la tête de celle et celui qui pourraient être la bonne, le sérieux. Une fois à l’intérieur de l’âme, on survole un corps pour la pénétrer et lui prouver qu’on l’aime. Cela mêle la tendresse des gestes et des regards à la brutalité des cris et de la respiration.

L’homme pénètre cette femme par la position la plus banale mais la plus sûre. Volontaire ou tête en l’air, il en arrive, parfois, à ce que les combattants partent à la quête du fort. C’est drôle, mais ils connaissent le chemin. Ils se concertent avant d’être lâchés préparant des éclaireurs en cas de déroute ? Il n’en reste pas moins que lors de l’attaque, un valeureux chevalier, en tête de peloton, pénètrera le sacré. Ensuite, un gros tirage au sort est effectué. On tire les meilleurs allèles, les meilleurs gênes, on crée l’être parfait. « On », mais ce n’est pas « on », c’est Elle, qui se charge inconsciemment d’aboutir à un être victime de trop de pénétrations.

Tout cela pour finir, sortir, la tête en première, dans la douleur, une claque sur les fesses une fois le travail accompli.

Quelle récompense !

C’est une triple dépénétration. Sauf quand elle en décide autrement.

De multiples raisons se chargent de justifier la perte d’un embryon, projeté à être l’héritier d’au moins un nom.  La perte, pas autre chose. Certains parlent souvent d’un abandon, parfois d’une tuerie. Pour Chloé, c’est une séparation qui se suivra d’un deuil. Pour Chloé, les raisons n’étaient pas les siennes. Les raisons lui échappaient, elle ne les comprenait pas, elle était perdue, elle ne voulait pas d’aide, çela aurait été encore plus dure. Elle imaginait déjà l’extase de ses amis à son annonce.

–       Je suis enceinte, aurait-elle dit.

–       Félicitation, mais c’est génial ! auraient-ils répondu.

C’est génial ? Elle ne voulait pas leur répondre « Pas tant que ça » d’un air dépité.

–       Je vais m’en séparer, aurait-elle murmuré pour ne pas gêner.

Aucune remarque n’aurait suivi. Elle en est certaine. Ses amis n’auraient pas compris, mais ils l’auraient soutenu.

–       Colin ne veut pas le garder non plus ? auraient-ils tout même interrogé.

–       Je ne sais pas. Il ne le sait pas.

Il ne faut pas lui en parler. Pourquoi lui en parlerait-elle ? C’est son corps, sa vie, ses souffrances, son avenir après tout. Colin aurait mieux du penser à se protéger. Il connaît ses problèmes. Chloé a ce corps qui ne répond pas à la norme. C’est une machine huilée à d’étranges substances. Elles sont d’ailleurs chères et contraignantes à prendre. Son dérèglement la fatigue. Elle ne pouvait pas s’en douter. Elle a décidé de se laisser faire à une  drôle de machinerie. Son nom fait peur. Il prétend qu’à son utilisation, une femme perd ses capacités à procréer. Un stérilet. Ce nom est atroce. Mais s’il permet à Chloé et Colin d’accroître leur plaisir, d’éviter cette pause durant laquelle Colin installe son instrument, pourquoi pas. Ils ont décidé de cela rapidement. Une discussion banale pour un acte qui ne l’est pas. Ils ont décidé de cela rapidement. Une machinerie banale pour des conséquences qui ne le sont pas. Hier, elle a pleuré. Toute la nuit. Son enfant a disparu, comment cela a pu être vécu ? Elle ne s’en souvient plus. Une discussion banale, avec cette femme, pour des saignements qui la préoccupaient. Son gynéco est formel : le dérèglement du cycle a tardé à l’alarmer.

–       Vous êtes enceinte, félicitation ! dit sa gynéco.

–       Comment ? Mais depuis combien de temps ?

–       C’est ce qui est étonnant. Un peu moins de trois mois.

Trois mois. Elle se félicite d’être aussi sotte. Comment le lui annoncer ? D’ailleurs, le faut-il ? Chloé se posait ces questions dont les réponses ne peuvent lui être apportées que par l’intéressé. Il faudrait l’ensorceler. Elle lui poserait les questions, il oublierait ensuite, bonnes ou mauvaises réponses. Bonnes, elle n’aurait qu’à les lui reposer. Mauvaises, elle ne le supporterait pas. Elle n’a finalement qu’à se taire. Le temps était compté. Quelqu’un l’a tout de même aidé à se décider. Aider. Orienter ? Convaincre ? Oui, convaincre, quand on se pose des questions, quand la joie ne nous prend pas au cœur à l’annonce de ces nouvelles, il faut savoir s’en débarrasser. Jeter ce qui pouvait encore être bazardé sans trop de mal.

Elle ne se rend pas compte qu’elle parle d’un prochain être humain. Il ne pensait pas, ne bougeait pas encore, était en voie de création, mais il existait, il était là, présent, il était même là où aucun autre ne pourrait jamais être. Cependant, il était de trop.

10 Réponses

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  1. Antoine said, on 24 mars 2010 at 12:39

    Et bien! Wouaho… Je ne sais même pas quoi dire, je reste bouché bée.
    Magnifique, j’aime beaucoup ce que tu écris, je l’ai peut être déjà dit mais peu importe.
    Je suis comme aspiré par l’histoire (vraie?). Bravo.

    • frichtre said, on 11 juin 2010 at 11:28

      Désolé de répondre aussi tardivement même si trois mois après, à l’échelle d’une vie, c’est court ! mais tu peux continuer à me dire que j’écris bien. ça réconfortera ma prof de français de 6eme.

  2. koalaalaa said, on 5 avril 2010 at 7:52

    Excellent j’étais comme à sa place !

    • frichtre said, on 11 juin 2010 at 11:29

      j’ai muté momentanément mon chromosome X pour m’y mettre également, à sa place .

  3. Izzie said, on 9 avril 2010 at 9:04

    Tu écris toujours aussi bien. A la fois l’amour et ce qu’on ne veut pas de l’amour. Même pour décrire une décision, un acte difficiles, tu trouves de très beaux mots. Je crois vraiment que c’est une histoire de femme même si cela devrait engager le couple.

    • frichtre said, on 11 juin 2010 at 11:30

      je pense cela également, corps de femme, décision de femme.

  4. Izzie said, on 15 mai 2010 at 11:04

    Bon, je sais que tu es très occupé, mais quand te remets-tu à écrire?

  5. Manager said, on 19 mai 2010 at 11:44

    Tu écris toujours aussi bien. A la fois l’amour et ce qu’on ne veut pas de l’amour. Même pour décrire une décision, un acte difficiles, tu trouves de très beaux mots. Je crois vraiment que c’est une histoire de femme même si cela devrait engager le couple.
    +1

    • frichtre said, on 11 juin 2010 at 11:31

      c’est un excellent résumé !😉


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