Garçon, de quoi écrire

Les heureux délabrements (extrait)

Posted in Uncategorized by frichtre on 17 mars 2012

Trente quatre ans plus tard, en 1991, alors que le monde changeait, que les pays s’étaient mués, que les souvenirs vieillissaient sans jamais complètement s’effacer, une première page se tourna. C’était l’année du premier sommet de l’après Guerre froide, la reconnaissance des deux Corées, l’abolition définitive de l’Apartheid, la première guerre du Golf, la fin de l’URSS,  ou encore la naissance du Traité de Maastricht. Le monde s’ouvrait, le communisme battait en retraite. Henri décida, la face contre le sol, à son tour, sans vraiment faire attention à l’heure de la journée, peut-être était-ce la nuit, de se retirer. Il n’avait pas le choix. Pris par surprise par la mort, fauché avec la complicité de ceux que l’on ne verrait jamais, il partit les pieds devant. Il sortit du jeu et abandonna sa famille. Quand on était croyant, on ne jugeait pas. Quand on ne l’était pas, on ne jugeait pas. Personne ne savait où Henri se présenterait pour rendre les armes ; tout le monde s’attendait à ce qu’Élisa se hissât, un jour, peut-être très tôt si elle les aimait, aux côtés de ses deux maris. Elle hésiterait sûrement à les présenter. Franz lui aurait peut-être fait la leçon, mais sans la gronder, heureux de profiter de l’éternité qui leur restait.

 

Deux ans plus tard, en 1993, alors que le monde restait figé, que les peuples se protégeaient, que les prophéties s’accomplissaient sous la griffe des apprentis sorciers, une existence s’acheva. C’était l’année où les Américains installèrent un président démocrate, les Khmers retrouvèrent leur roi, des dictateurs étaient élus confortablement, les Israéliens et les Palestiniens firent un pas vers la paix, et les Français choisirent massivement la cohabitation. Les Hommes se défiaient ; la démocratie connaissait une existence inégale. Élisa décida, lovée de sa couette, le corps réchauffé, les yeux rivés vers l’horloge, de laisser son cœur ralentir. Durant toute une vie, il avait fonctionné, il avait pompé son flux organique sans ciller, sans dissimuler de marques de faiblesse. Il ralentissait parfois, il accélérait souvent, mais jamais il ne s’arrêtait, bien trop fier d’être un cœur solide. Tout au long de sa carrière, il aida Élisa à supporter les épreuves de la vie. Elle aimait tout ce qui tombait rond, sans unité superficielle compliquant les calculs. Silencieusement, dans sa tête, les lèvres remuant, les paumes des mains contre son cœur, la peau sensible pour ne louper aucun battement, elle compta. Puis elle lâcha prise, succombant au trois milliards six cent quatre vingt dix millions quatre vingt six mille quatre centième pulsations. Elle aimait les chiffres ronds.

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